Søren kierkegaard et nietzsche : deux visions opposées de l’existence

Søren Kierkegaard et Friedrich Nietzsche n’ont jamais échangé une seule ligne. Kierkegaard est mort en 1855, Nietzsche avait alors onze ans. Le lien entre les deux penseurs passe par Georg Brandes, intellectuel danois qui, dans une lettre du 11 janvier 1888, recommande à Nietzsche la lecture de Kierkegaard en le décrivant comme « l’un des psychologues les plus profonds qui existent ».

Nietzsche n’a vraisemblablement jamais eu accès aux textes danois, faute de traduction disponible à l’époque. Leurs philosophies se sont donc construites en parallèle, sans dialogue direct, ce qui rend leurs convergences et leurs divergences d’autant plus frappantes.

Georg Brandes, le chaînon manquant entre Kierkegaard et Nietzsche

Brandes n’est pas un simple passeur. Son petit livre sur Kierkegaard, traduit à Leipzig en 1879, était conçu comme un pamphlet destiné à « atténuer l’influence » du Danois. Brandes admirait la profondeur psychologique de Kierkegaard tout en combattant son orientation religieuse.

Lorsqu’il écrit à Nietzsche, il lui signale un esprit apparenté, pas un allié. Brandes perçoit chez les deux hommes une même obsession pour la singularité de l’individu face aux systèmes, qu’il s’agisse de l’Église danoise ou de la morale bourgeoise allemande. Brandes a relié deux penseurs qui s’ignoraient, et cette connexion tardive a orienté une partie de la réception du XXe siècle, notamment la construction du courant existentialiste.

La correspondance entre Brandes et Nietzsche reste une source de premier ordre pour comprendre comment ces deux philosophies ont fini par être lues ensemble, alors qu’elles procèdent de traditions, de langues et de tempéraments radicalement distincts.

Homme évoquant Nietzsche debout sur un sentier alpin rocheux, posture défiante face à un paysage montagneux, illustration de la philosophie de la volonté de puissance

Angoisse et volonté : deux réponses au vide de l’existence

Kierkegaard place l’angoisse au centre de la vie humaine. Pour lui, l’existence est un pari risqué, un effort permanent où l’individu fait l’épreuve de sa propre singularité. L’angoisse n’est pas un symptôme pathologique, c’est le vertige de la liberté devant l’infinité des choix possibles.

Nietzsche part d’un diagnostic voisin (l’absence de sens donné d’avance) mais tire une conclusion opposée. Là où Kierkegaard voit dans l’angoisse un passage vers la foi, Nietzsche transforme l’absence de sens en appel à créer ses propres valeurs. La volonté de puissance n’est pas une domination sur autrui, c’est une énergie d’affirmation face au nihilisme.

La foi contre l’amor fati

Le « saut dans la foi » de Kierkegaard suppose un abandon de la raison calculante au profit d’une relation personnelle avec le divin. Ce saut est absurde, au sens strict : il ne se justifie par aucun argument logique. Kierkegaard décrit trois stades de l’existence (esthétique, éthique, religieux) qui dessinent un cheminement vers cette foi.

Nietzsche propose l’amor fati, l’amour du destin tel qu’il est, y compris dans ses aspects les plus douloureux. L’éternel retour fonctionne comme un test : pourrais-tu vouloir revivre cette vie exactement telle quelle, indéfiniment ? L’amor fati exige d’affirmer l’existence sans recours à une transcendance.

Ces deux positions répondent à la même question (comment vivre quand rien ne garantit le sens ?), mais elles s’excluent mutuellement. L’une cherche un appui au-delà du monde, l’autre refuse tout au-delà.

Critique de l’Église et critique de la morale : deux cibles différentes

Kierkegaard attaque l’Église danoise luthérienne avec une virulence qui surprend encore. Il reproche au christianisme institutionnel d’avoir trahi le message du Christ en transformant la foi en conformisme social. Ses écrits des dernières années, notamment la revue « L’Instant », sont d’une violence polémique rare.

En revanche, sa cible reste l’Église comme institution, pas la foi elle-même. Kierkegaard critique l’Église pour défendre une foi plus radicale, plus exigeante, plus personnelle. Il veut revenir à un christianisme primitif dépouillé de ses compromis bourgeois.

Nietzsche vise plus large. Sa critique de la morale chrétienne ne se limite pas aux institutions. Il s’attaque à la structure même de la pensée morale judéo-chrétienne, à ce qu’il appelle la « morale des esclaves », qui valorise la faiblesse, la résignation et la culpabilité. Pour Nietzsche, le problème n’est pas que l’Église ait trahi le christianisme, c’est que le christianisme lui-même constitue un nihilisme déguisé.

Cette différence de cible produit deux héritages distincts. Kierkegaard inspire la théologie existentielle (Karl Barth, Paul Tillich). Nietzsche alimente la philosophie du soupçon et la déconstruction des valeurs morales.

Deux livres anciens reliés en cuir symbolisant les philosophies opposées de Kierkegaard et Nietzsche, posés sur une table en bois avec des plumes et des manuscrits

Pseudonymes chez Kierkegaard, masques chez Nietzsche : la communication indirecte

Les deux philosophes partagent une méfiance envers l’écriture systématique et le traité académique. Leurs oeuvres empruntent des formes littéraires inhabituelles pour la philosophie de leur époque.

Kierkegaard publie sous des dizaines de pseudonymes (Johannes Climacus, Anti-Climacus, Victor Eremita, entre autres). Chaque pseudonyme incarne un stade de l’existence ou une position philosophique que Kierkegaard explore sans nécessairement l’endosser. Cette communication indirecte oblige le lecteur à penser par lui-même, sans pouvoir s’appuyer sur l’autorité d’un auteur unique.

Nietzsche recourt à d’autres stratégies : l’aphorisme, le poème, la parabole. Zarathoustra est un personnage, pas un porte-parole transparent. Le style fragmentaire et la multiplication des registres rendent toute lecture univoque impossible.

Les raisons de ces choix formels diffèrent. Kierkegaard veut reproduire dans l’écriture le mouvement même de l’existence, faite de choix et de ruptures. Nietzsche veut détruire l’illusion d’une vérité unique et stable. Les deux aboutissent à des textes qui résistent à la paraphrase, ce qui explique en partie les lectures contradictoires dont ils font l’objet depuis plus d’un siècle.

  • Kierkegaard utilise les pseudonymes pour séparer les positions philosophiques de sa propre personne et forcer le lecteur à un engagement personnel face au texte.
  • Nietzsche emploie l’aphorisme et la parabole pour refuser la forme systématique et empêcher toute réduction de sa pensée à une doctrine.
  • Les deux penseurs considèrent que la manière de communiquer une idée fait partie intégrante de cette idée, pas un simple véhicule neutre.

Kierkegaard et Nietzsche dans la philosophie contemporaine

La nouvelle traduction anglaise de The Sickness Unto Death parue en 2023, la première depuis une génération, montre que l’accès aux textes de Kierkegaard continue d’évoluer. De nouvelles traductions renouvellent la lecture de Kierkegaard et ouvrent des interprétations que les versions précédentes rendaient moins visibles.

Du côté de Nietzsche, des travaux récents relient sa critique du nihilisme aux questions posées par l’intelligence artificielle, notamment la délégation du jugement humain à des systèmes automatisés. Cette actualisation montre que la question nietzschéenne de la création de valeurs prend une dimension inattendue quand c’est un algorithme, et non un individu, qui évalue.

Kierkegaard est par ailleurs de plus en plus mobilisé en théorie politique, un domaine où on ne l’attendait pas. Des chercheurs le croisent avec Benjamin et Arendt pour penser le dissensus et le sujet politique, loin de la seule question religieuse.

Les données disponibles ne permettent pas de conclure que l’un des deux penseurs « l’emporte » dans la recherche contemporaine. Leurs oeuvres continuent de produire des effets dans des champs différents, la théologie et la politique pour Kierkegaard, l’éthique et la philosophie de la technique pour Nietzsche. Ce qui les unit reste cette intuition partagée : l’existence précède tout système, et aucune doctrine ne peut se substituer au choix de l’individu.

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